Sur la façade centrale de la cathédrale de Strasbourg, Marie se tient immobile, souveraine et silencieuse. De part et d’autre, quatorze sages l’entourent : sept à sa droite, sept à sa gauche. La symétrie est évidente, presque rassurante. Le chiffre sept, omniprésent dans la tradition chrétienne, évoque la complétude, l’ordre, l’harmonie divine. Mais le regard attentif ne s’arrête pas là. Car au-delà de cette évidence symbolique, une autre question s’impose : vers quoi nous conduit réellement le nombre 14 ?

Le quatorze n’est pas seulement le double du sept. Il est aussi un chiffre lunaire. Peu le savent, mais le cycle de la lune se déploie en quatorze nuits de croissance, de la nouvelle lune à la pleine lune, puis quatorze nuits de décroissance, de la pleine lune au retour de l’obscurité. À ces deux phases s’ajoute le point d’équilibre, la pleine lune elle-même, portant le cycle complet à vingt-neuf jours. Dès lors, la disposition des quatorze sages autour de Marie cesse d’être un simple ornement : elle devient un rythme, une respiration cosmique inscrite dans la pierre.
La tradition chrétienne a très tôt associé Marie à la lune. Elle est parfois qualifiée de Lune de Justice, non parce qu’elle émet sa propre lumière, mais parce qu’elle reflète celle du soleil, figure du divin. Pureté, fécondité spirituelle, médiation : la lune devient ici le symbole d’un passage entre le ciel et la terre. Placée au centre des quatorze figures, Marie occupe exactement cette position d’équilibre, comparable à la pleine lune, point de bascule entre montée et descente de la lumière.
À droite de Marie, le cycle croissant : l’ascension, l’augmentation, la chaleur progressive de la clarté. Les figures y semblent plus proches, plus pleines, parfois dotées d’un thorax large, évoquant une voie cardiaque, intuitive, vécue dans la paix. À gauche, au contraire, le mouvement décroissant conduit vers la nuit. Les traits s’y font plus sévères, la connaissance plus froide, détachée, presque abstraite. Un personnage glabre, à la tête disproportionnée par rapport au corps, semble incarner ce savoir sans compassion, placé à distance de Marie comme au seuil d’un chemin initiatique encore inachevé.

Cette lecture ne prétend pas révéler une intention explicite des bâtisseurs. Elle s’inscrit dans une tradition symbolique ancienne où l’architecture sacrée dialogue avec les cycles du ciel. Pourtant, le rapprochement devient troublant lorsque l’on se souvient que d’autres figures féminines sacrées, dans d’autres cultures, furent également associées à la lune, à la maternité et à la connaissance des cycles de la vie et de la mort. Le parallèle discret entre Marie et Isis, toutes deux conscientes du destin de leur fils, appartient à ces correspondances que l’histoire n’affirme pas, mais que le symbole autorise à contempler.
Le mystère s’épaissit encore lorsqu’une gravure de la façade nord évoque, pour qui sait regarder, le nom d’Isis. Certains n’y voient que des chiffres. D’autres y perçoivent une invitation silencieuse : oser penser par soi-même.

Et si, derrière l’équilibre apparent de cette façade, les bâtisseurs avaient voulu inscrire non un dogme, mais une clé de lecture du monde ? Et si Marie, immobile au centre, nous rappelait que toute lumière croît, décroît… et renaît ?
Vogesus 07/02/2026